Par Survie, 16/1/2015
Survie et ses membres se sont associés à la consternation générale face à
l’assassinat des journalistes satiriques de Charlie Hebdo et de l’ensemble des
victimes des attentats perpétrés du 7 au 9 janvier 2014. Au-delà de l’élan
premier de solidarité face aux drames qui se sont joués, notre association se
montre toutefois inquiète face à l’indignation sélective et à l’utilisation
politique qui est en train d’être faite autour de ces événements par certains
leaders de partis, membres du gouvernement, éditorialistes.
L’expression « notre 11 septembre à nous », afin de justifier une politique
sécuritaire et militaire qui bat déjà son plein et qui risque d’empirer, au nom
de la lutte contre le terrorisme, l’opposition des termes « civilisation » et
« barbarie », l’expression récurrente du mot « guerre », la justification a
posteriori des interventions militaires françaises dans le Sahel et au
Proche-Orient, sont autant de dérives qui se sont manifestées ces derniers
jours. Dans son combat contre la Françafrique et l’idéologie néocoloniale et
raciste qui la sous-tend, Survie ne peut que se sentir concernée par la montée
en puissance de ces discours néo-conservateurs.
Par ailleurs, la présence au défilé du 11 janvier à Paris de dictateurs
africains tels qu’Ali Bongo (Gabon) et Faure Gnassingbé (Togo) et d’un
représentant du président tchadien Idriss Déby nous est apparue particulièrement
indécente. Plus que la liberté d’expression, , que ceux-ci bafouent
régulièrement, on devine que leur présence, aux côtés des présidents malien et
nigérien, avait pour objectif de légitimer les interventions militaires
françaises récentes en Afrique, au Sahel en particulier.
Faut-il le rappeler, le 11 janvier marquait le 2ème anniversaire de la guerre
menée par la France au Mali au nom de la lutte contre le terrorisme. C’était
d’ailleurs au moment du lancement de cette intervention au Mali que le
gouvernement avait précédemment utilisé la rhétorique de l’union nationale, et
brandi la menace que constituaient pour la France les groupes armés du Sahel
pour la justifier.
Deux ans après, l’objectif assigné n’est pas atteint et la guerre se poursuit
avec, depuis août, le déploiement de l’opération Barkhane, sur 5 pays sahéliens,
menée en violation de la Constitution puisque le Parlement ne l’a ni débattue ni
n’en a voté la reconduction au-delà des quatre premiers mois. Avec une telle
politique militariste, une multiplication des interventions françaises en
Afrique et de par le monde – notamment au nom de la lutte contre le terrorisme,
idéologie forgée par les néoconservateurs américains –, un contrôle migratoire
de plus en plus dur, qui produit un nombre incalculable de drames et une
politique fondée sur une économie néolibérale (avec des conséquences sur les
budgets sociaux, l’éducation), le gouvernement actuel et ceux qui l’ont précédé,
ainsi que les faiseurs d’opinion qui défendent cette politique, prennent le
risque de contribuer, d’une certaine façon, à générer des vocations de
terroristes qu’ils disent pourtant combattre. Cette alerte amène à ouvrir un
débat complexe et exigeant qui ne peut se satisfaire de certains raccourcis
entendus ces derniers-jours.
Au milieu du concert d’hommages et du rappel des divergences avec certaines
prises de position de Charlie Hebdo, rappel qui ne justifie en rien cet acte
mais renforce au contraire la mobilisation pour la liberté d’expression, nous
laisserons le soin à Charb, l’ancien rédacteur en chef dont l’assassinat est
aujourd’hui brandi pour justifier la lutte contre le terrorisme au Sahel, de
tacler de façon corrosive et lucide la guerre française au Mali, dans un article
paru quelques semaines après le déclenchement de l’opération Serval, fin janvier
2013.
Rappel : GUERRE AU MALI : 7 TRUCS ENERVANTS
Charlie Hebdo – 29 janvier 2013 – Charb
Le président Hollande était un un tocard, un indécis. Le président
Hollande était un bulot scotché tout en bas des sondages de popularité. Et puis,
d’un coup, parce que ce même président envoie les inutiles soldats du 14 juillet
mater des barbus dans le nord du Mali, il devient un chef de guerre respecté de
tous. L’effet magique de la guerre sur ces connards de journalistes ! Il est
capable de tuer et d’envoyer se faire tuer au nom de la France, c’est vraiment
pas un pédé ! On en est là. On en revient toujours là dès qu’un mouvement de
troupe est annoncé par le chef suprême des armées. La pertinence de l’initiative
sera discutée après. Comme on se lève tous pour Danette, on se lève tous pour la
guerre. Réflexe pavlovien d’un peuple de roquets.
2. La guerre, l’odeur du sang des innocents et de la sueur des combattants a
fait ressortir de son terrier Kouchner. En fait, ce sont les journalistes en
manque de culottes de peau disposés à commenter la mort qui ont ramené à la
lumière ce Gollum. Lorsqu’on manque de généraux à la retraite pour
s’enthousiasmer d’une charge de blindés dans le désert, il y a Kouchner. Il
n’est plus rien que le valet de quelque roi africain auquel il pense vendre ses
conseils éclairés. En réalité le roi l’emploi comme bouffon. Comment des
journalistes peuvent-ils encore interviewer sans pouffer, Kouchner ?
3. À aucun moment nous n’avons entendu des commentaires déplorant que
l’initiative du président de la République allait mettre en danger la vie des
otages ainsi que la vie des Français expatriés. À aucun moment il n’a été dit
d’Hollande qu’il « mettait de l’huile sur le feu ». Il est vrai qu’Hollande n’a
pas commis l’ignoble crime de provoquer les intégristes musulmans en dessinant
Mahomet. Lui, les intégristes, il les tue. Ça semble beaucoup moins grave et
moins irresponsable pour la classe politique, pour nos amis journalistes et pour
la confrérie des pleurnichards expatriés que de publier des dessins rigolards
dans Charlie Hebdo. Le rire tue plus certainement que la guerre… On s’en
souviendra. La guerre fait bander les journalistes.
4. Parmi ceux qui soutiennent l’intervention au Mali, il y en a évidemment
qui ont soutenu l’intervention en Libye. Sans voir que c’est la dévastation de
la Libye qui a armé les terroristes du Mali du Nord… Les barbus se sont
lourdement équipés grâce à l’intervention militaire brouillonne de Sarkozy en
Libye. Hollande est en train d’essayer de réparer les inconséquences de son
prédécesseur. Mais ce n’est pas poli de le dire.
5. On déplore que les armées de nos alliés africains soient si mal entraînées
et équipées pour intervenir à l’extérieur. Il est temps de s’en préoccuper… Il
se trouve que la plupart de nos alliés sont des dictateurs qui n’entretiennent
pas une armée pour défendre leur pays contre des attaques extérieures, mais pour
se maintenir au pouvoir contre leur peuple. Au mieux, leurs armées sont des
milices privées. Mais ce n’est pas poli de le dire.
6. Non, non, non, la France n’est pas le gendarme de l’Afrique. Juré ! Et si
elle joue ce rôle très momentané, c’est qu’elle y a été forcée par les
événements. Mais, croyez-en toute la classe politique, la France gendarme de
l’Afrique, c’est bien fini. Fabius nous le dit : « Nous n’avons pas vocation à
rester éternellement au Mali. » Au Mali, non, partout ailleurs, oui. Pourquoi la
France, qui n’est pas le gendarme de l’Afrique, maintient-elle ouvertes des
gendarmeries en permanence au Tchad, en Centre-Afrique, à Djibouti, au Gabon,
etc.? Lorsque que la sécurité de Bamako sera assurée, les casernes françaises
qui vérolent tout le continent africain seront démantelées ? Rêve !
7. Hollande, qui est donc désormais un président couillu, est le seul
président à soutenir la façon dont les forces algériennes ont œuvré pour libérer
le complexe gazier des terroristes et d’un certain nombre des otages. Les
spécialistes de la question militaires qui sont pour l’occasion largement
interrogés par les médias français le confirme : tirer dans le tas était la
meilleure chose à faire… Surtout ne pas chercher une autre réponse possible à
l’agression des terroristes, les journalistes français ont censuré toute autre
opinion. En temps de guerre, le journaliste est aux ordres sans qu’il soit
besoin de lui en donner (on appelle ça du patriotisme). Il vous faudra choper
une chaîne étrangère pour entendre un autre son de cloche et s’apercevoir, ô
miracle, qu’il n’est pas toujours besoin de tuer les otages pour les
libérer.