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lundi 6 avril 2015

Les Messagers, autour du film de Laetitia Tura et Hélène Crouzillat

 par Olivier Favier.

  Tourné entre 2008 et 2012, présenté au Cinéma du réel en 2014, le documentaire Les Messagers sort en salle le 8 avril prochain. Un film ambitieux, qui aborde la question des migrants en Méditerranée par ce qu’elle a de plus dur, la mort et la disparition. Mais aussi une œuvre d’une puissante originalité formelle, traversée d’un irrépressible instinct de vie.

Disparitions - filet, Zarzis, Tunisie, 2012 © L. Tura / le bar Floréal
Disparitions – filet, Zarzis, Tunisie, 2012 © L. Tura / le bar Floréal.

Me voici de nouveau plongé dans les chiffres, une mauvaise habitude sans doute, si l’on en croit quelques éditorialistes en vue qui préfèrent parler de ressenti, de malaise et de peur, quand il s’agit d’évoquer – y a-t-il meilleur sujet pour mentir – l’insécurité liée à l’immigration. Une rapide recherche m’amène vers un article du journal El Watan, faisant état de 5 000 morts. Il précise aussitôt: « 2014, l’année la plus meurtrière depuis vingt ans ». Ne nous y trompons pas, ces morts ne sont pas ceux liés à la délinquance – à raison de 2 homicides par jour en France, il faudrait près de 7 ans pour parvenir à ce chiffre – ni ceux des accidents de la route – leur nombre est inférieur d’un tiers. Ce bilan épouvantable est celui des migrants qui ont échoué pour toujours à traverser la Méditerranée: de la Turquie vers la Grèce, de la Libye vers l’Italie, ou du Maroc vers l’Espagne. J’en ajoute dix-huit – il se trouve que j’en ai eu la liste – pour ceux décédés entre la France et l’Angleterre, à Calais et dans ses environs.
5 000 morts, soit le quart des quelques 20 000 autres recensés dans les 25 années précédentes. Chiffres à l’appui, mon ressenti se précise, celui d’une Europe dorénavant repliée derrière ses frontières, et d’un rapport effectivement manifeste entre insécurité et immigration, un lien brutal, obscène, aveuglant. Ce qui se joue là, à l’échelle d’un continent riche et très largement pacifié, est sans nul doute possible la plus grande tragédie humaine de notre temps.
À propos de ce chiffre, 5000 morts, il faudrait encore ajouter que ce n’est là qu’une simple estimation, une hypothèse basse comme on dit, faite de recoupements entre articles de presse, témoignages déposés auprès des associations ou des autorités locales, pour peu que ces dernières n’aient pas tout simplement tenu l’information sous silence. Tout le reste est disparition.